«Me voilà prêt à dire la façon dont des corps se sont transformés en d’autres corps.».
Ovide, Les Métamorphoses, 8 ap. J.-C.
les métamorphes
projet 2026/27
Le projet les métamorphes explore, par la sculpture, les transformations du corps comme moyen de mettre en crise les modèles dominants de la masculinité. Conçu comme un ensemble de formes en transition, il interroge l’instant où un corps quitte un état pour en épouser un autre. Nourries par les théories queer et la performativité du genre, les trois propositions la demande, la danse et tirésias proposent des corps nouveaux, instables, hybrides et relationnels.
Entre figuration et abstraction, ces sculptures envisagent l’identité comme un processus et ouvrent un espace où vulnérabilité, mémoire et résistance collective recomposent les imaginaires du genre, deviennent une force et occupent fièrement l’espace.
Dans mon travail, le corps est un outil pour mettre en crise la masculinité dominante. Mes pratiques cherchent à déplacer l’imaginaire viril, traditionnellement associé à la force et la domination, vers des formes monumentales de vulnérabilité, de métamorphose et de réflexion.
Ensemble de corps mouvants, pensés comme des objets transitionnels, les métamorphes explorent l’instant fragile où une forme quitte un état pour en épouser un autre. Avec la danse, la demande et tirésias, il s’agit de figer le mouvement processuel et de proposer, dans cet intervalle d’instabilité, un au-delà du corps : des corps incomplets, des êtres en devenir.
La posture artistique queer implique «la dénormalisation, le désir d’être autre, d’être ailleurs et de changer»¹. À l’image des théories sur la performativité du genre, l’identité est envisagée non comme une essence fixe, mais comme processus, répétitions, modifications. Ce n’est plus un corps défini, mais un organisme vivant, suspendu dans une transition silencieuse, entre figuration et abstraction : une surface de projection d’expériences queer, un espace de passage où s’articulent désir, critique et mémoire collective.
Même fatigués par les normes, fracturés, traumatisés, les corps queer se relèvent, s’étreignent, persistent. Ils fusionnent et résistent. En se construisant dans l’action, ils font communauté et permettent au mouvement de continuer.
Le travail des facettes matérialise performativité et pluralité dans la matière elle-même. Le corps est façonné comme une «image oblique»² déviante, déséquilibrée mais fière. L’identité queer est posée comme une «identité désessentialisée et purement positionnelle.»³
Les matériaux sont autant récupération que construction, réemploi que valorisation : de leur robustesse ou symbole, s’extrait la poésie du changement de point de vue.
¹ Renate Lorenz, Art queer, une théorie freak, B42, 2012
² Elsa Zabunyan
³ David Haleprin, Saint Foucaud (1995), Paris, EPEL, 2000,
cité par Isabelle Alfonsi, Pour une esthétique de l’émancipation, B42, 2019
Le projet les métamorphes porte en lui la volonté d’expérimenter de nouvelles techniques pour exister autrement.
Comme un palimpseste, les métamorphes interrogent, critiquent, défient, morcellent et reforment le modèle systémique des corps.
Les formes deviennent plurielles et se libèrent des codes pour évoluer, accueillir la résilience et révéler des mondes et des corps cachés.
Des possibilités apparaissent à partir des travaux et des recherches précédentes. Qui ne saurait oublier totalement les traumatismes et les brisures du passé ?
Des accidents s’extraient alors d’autre versions plastiques de corps.
Sud de l’Italie, été 2019.
Le soleil se lève sur les oliviers de Leverano. La fête n’est pas encore terminée. Je ne résiste plus à son corps qui chaloupe. Je le demande en mariage. Il dit oui. Il me soulève dans les airs comme une plume. Nous pleurons beaucoup pendant que nos ami·es dansent autour de nous. Puis nous vécûmes heureux. Puis sous le poids de nos histoires personnelles, sous le poids des pouvoirs, nous nous sommes effondrés. Puis reconstruit·es.
Le récit intime inspire ce projet comme une matière à part entière. Si la demande est personnelle, elle agit comme une métaphore incarnée d’un corps collectif au-délà de la binarité et du genre.
la danse
La métamorphose apparaît autant comme nécessité vitale qu’acte de résistance : celui d’exister dans un espace, dans la fluidité de nos corps queer et dans leurs mouvements. Voir des corps mais ne pas être assuré·e qu’il s’agit de corps et ne pas savoir de quels corps il s’agit.
Dans la danse s’inscrivent les fractures et les déséquilibres. Dans un entre-deux précaires – entre-trois, entre-quatre?- un nouveau corps s’impose, incomplet et pourtant issu de la répétition et du nombre ; comme un processus toujours en train de se faire, de se défaire et de se réinventer pour résister.
Chaque point de vue révèle une lecture différente, affirmant que l’identité n’est jamais fixe mais mouvante et relative au regard et au jugement que l’on pose dessus. La danse comme espace d’action et de résistance pour faire corps et les faire exister.
Comme attiré par axe dont la verticalité vacille, un axe caché à la vue du monde, les sexes se rejoignent et les identités tournent le dos à la société qui les refuse. Les points d’appui ne sont pas encore stables, ils sont brisés, amputés. Mais à plusieurs, collectivement, l’ensemble tient debout et tente de s’extraire. En tout cas il s’élève. Attiré par une force dont la puissance le dépasse, ses séparations et reconciliations nous dominent. L’idée que l’on se fait trace des limites invisibles.
la demande
Ce sont peut-être deux morceaux de corps, autant liés que tenus dans une même intention. C’est une étreinte serrée faite de volumes à la fois massifs, instables, organiques, sphériques, solides et légers. Deux bustes qui évoquent l’hybridation de la forme, de la chair et de la pensée.
Entre naissance, ralliement et gémellité émerge une forme qui refuse les normes et les assignations définitives : une entité en mue, activée de l’intérieur.
Car je voulais rentrer dans son corps. Entre fusion et extraction, de manière presque globulaire, la forme posée allie deux forces en pleine recomposition morphologique.
Dans ce baiser qui uni la matière, c’est autant Brancusi que Superman qui inspirent le mouvement. L’enroulement, la caresse et la force évoquent autant la lutte que le plaisir, l’amour et le deuil. Il s’agit de combiner un «propos politique et une esthétique poétique», d’interroger la masculinité dans la puissance de la tendresse.
Ce n’est pas par légèreté qu’on dirait qu’iels se soulèvent et dansent : iels se protègent du monde extérieur. Iels ne nous regardent pas mais leur présence infecte l’espace comme une demande légitime, intime et collective d’être respecté·e.
tirésias
Au temps de Sophocle, Tirésias était le seul mortel à avoir connu «la métamorphose sexuelle».
Contre la puissance divine dominante, contre les assignations, je propose le transerval et le sensible d’une autre réalité des corps.
Dans une démarche de révision des notions de verticalité et d’horizontalité et de leurs symboliques politiques, le principe du retournement de Baselitz, inspire la rotation et appuie la volonté d’ambiguité et de lisibilité du sujet. Après avoir été tournée, la verticalité est étendue et devient lascive. Autour de cette horizontalité, s’enroulant, s’accrochant, s’interpénétrant, une forme se répète et se modifie d’elle-même. Dessus, dessous, membres, genres et corps s’abstraient des injonctions formelles. La forme épouse le sol, la terre ou s’en extirpe.
En posture d’odalisque mais qui ne se laisse contraindre, la forme semble se refléter, telle Narcisse, tel un miroir qui nous rappelle sans cesse ce que nous ne sommes pas.
Le corps est dysphorique mais rêvé. Il devient possible, possédé, personnel, au-delà des normes : prophétique.
