Projet Les Métamorphes
Dans mon travail, comme dans ma vie, j’entrevois le corps comme une possibilité de déconstruire la masculinité dominante en la représentant, ainsi que la capacité des formes à produire, maintenir ou fissurer les systèmes dominants liés aux genres. Réfuter la masculinité hégémonique, en tant qu’injonction, est, pour moi, un geste à la fois personnel, politique et plastique.
Le corps masculin héroïque, érigé depuis l’Antiquité gréco-romaine en modèle de force, constitue à la fois un point de départ assumé et un modèle ambigu. A partir d’une iconographie personnelle et communautaire, comme un retournement du stigmate — «de la fonction visuelle vers sa fonction de visibiliser»1, je cherche à rendre le corps instable, impropre à sa fonction normative, donc vulnérable. Le nu conserve une valeur émancipatrice – non comme provocation, mais comme dispositif anatomique formel : il permet d’insister sur les tensions musculaires et affectives, sur les ruptures morphologiques et sociales.
Déplacer la masculinité du registre de la domination vers celui de la sensibilité ne signifie pas la remplacer par un «au-delà du genre», mais de la mettre en crise depuis l’intérieur, d’exposer ses fragilités en la poussant jusqu’à ses propres excès et points de rupture.
Occuper l’espace par des corps queer constitue un acte de désobéissance face aux hiérarchies sexistes et de genres qui structurent la violence sociale. Mon travail s’inscrit dans cette tension : il engage le corps comme lieu de conflit, de mémoire et de résistance. En utilisant des codes historiquement dominants (corps viril, musculature, monumentalité) je cherche à dérégler la lisibilité d’un régime politique de représentation.
La question de l’identité collective queer s’interroge comme un ensemble instable et plastique de corps en re·composition permanente. Alors traversé par d’autres normes et d’autres récits qui permettent d’abandonner le contrôle sur sa forme, cette autre morphologie du corps visibilise «une sous-culture par laquelle il devient possible de se réapproprier ce qu’il nous a été interdit de montrer au grand jour.» 2
Contre l’héritage d’un corps-mesure musclé comme surface de puissance autoritaire et conquérante, je propose des corps situés, traversés par leurs histoires et leurs sexualités, activés par des pulsions, des héritages collectifs et des mouvements ; des corps marqués, fissurés par la violence symbolique, mais jamais réduits à leurs traumatismes : des corps en mouvements à la recherche d’un équilibre commun.
1 Quentin Petit-Dit-Duhal, Art queer : Histoire et théorie des représentations LGBTQIA+, Double Ponctuation éditions, mars 2024.
2 Tal Madesta, Désirer à tout prix, édition La Collection sur la table, 2022
