« Pour moi utiliser le mot queer est une libération.

C’est un mot qui m’effrayait, mais ce n’est plus le cas.»

Derek Jarman

biographie

« Je suis un artiste queer. C’est le prisme de tout ce qui détermine mon travail artistique. Une façon de déconstruire et de réparer.»

D’abord vidéaste, puis comédien pour le théâtre et la télévision, Samuel part s’installer en 2013 à La Réunion, sort diplômé de l’École supérieure d’art en 2017, à 37 ans, et commence à exposer un travail de sculpture et de peinture qui remet en question la virilité héroïque. En parallèle, il s’engage dans la lutte pour les droits des personnes LGBTQIA+ dans l’océan Indien, tout en s’impliquant dans le secteur artistique de l’île.

Très tôt intéressé par les marges, il se nourrit d’une culture gay essentiellement littéraire et théâtrale où l’identité est en souffrance et en lutte face à un avenir à court terme. Aussi dans son univers plastique, comme un paradigme, le corps interroge l’espace par sa forme plastique et politique. Si l’identité a longtemps été ce qui passe par le corps, ses sculptures et ses peintures cherchent à visibiliser les parts silenciées des corps absents et des nouvelles identités queer. En queerisant les représentations de la physicalité classique, en brouillant les frontières des réalités de la chair, entre critique et hommage, le geste est envisagé comme un horizon utopique.

C’est aujourd’hui dans sa Bretagne natale, où iel revient s’installer en 2024, que sa recherche continue d’explorer la dominance des corps, la virilité et la binarité au-délà des identités normatives. Samuel Perche signe désormais sous le pseudonyme de sam·e.

Photograhie : Bruno Geslin

démarche

Dans mon travail, comme dans ma vie, j’entrevois le corps comme une possibilité de déconstruire la masculinité dominante en la représentant, ainsi que la capacité des formes à produire, maintenir ou fissurer les systèmes dominants liés aux genres. Réfuter la masculinité hégémonique, en tant qu’injonction, est, pour moi, un geste à la fois personnel, politique et plastique.

Déplacer la masculinité du registre de la domination vers celui de la sensibilité ne signifie pas la remplacer par un «au-delà du genre», mais de la mettre en crise depuis l’intérieur, d’exposer ses fragilités en la poussant jusqu’à ses propres excès et points de rupture. Occuper l’espace par des corps queer constitue un acte de désobéissance face aux hiérarchies sexistes et de genres qui structurent la violence sociale. Mon travail s’inscrit dans cette tension : il engage le corps comme lieu de conflit, de mémoire et de résistance. En utilisant des codes historiquement dominants (corps viril, musculature, monumentalité) je cherche à dérégler la lisibilité d’un régime politique de représentation.

Le corps masculin héroïque, érigé depuis l’Antiquité gréco-romaine en modèle de force, constitue à la fois un point de départ assumé et un modèle ambigu. A partir d’une iconographie personnelle et communautaire, comme un retournement du stigmate — «de la fonction visuelle vers sa fonction de visibiliser»1, je cherche à rendre le corps instable, impropre à sa fonction normative, donc vulnérable. Le nu conserve une valeur émancipatrice – non comme provocation, mais comme dispositif anatomique formel : il permet d’insister sur les tensions musculaires et affectives, sur les ruptures morphologiques et sociales.

Contre l’héritage d’un corps-mesure musclé comme surface de puissance autoritaire et conquérante, je propose des corps situés, traversés par leurs histoires et leurs sexualités, activés par des pulsions, des héritages collectifs et des mouvements ; des corps marqués, fissurés par la violence symbolique, mais jamais réduits à leurs traumatismes : des corps en mouvements à la recherche d’un équilibre commun.

La question de l’identité collective queer s’interroge comme un ensemble instable et plastique de corps en re·composition permanente. Alors traversé par d’autres normes et d’autres récits qui permettent d’abandonner le contrôle sur sa forme, cette autre morphologie du corps visibilise «une sous-culture par laquelle il devient possible de se réapproprier ce qu’il nous a été interdit de montrer au grand jour.» 2

1 Quentin Petit-Dit-Duhal, Art queer : Histoire et théorie des représentations LGBTQIA+, Double Ponctuation éditions, mars 2024.

2 Tal Madesta, Désirer à tout prix, édition La Collection sur la table, 2022